Les grands papiers de JK, fragiles muets, juste punaisés sur les murs entrouvent un univers clos à l’entregent flou. JK silhouette délicatement les attitudes glissées, les diformités des corps et toutes les discrètes monstruosités qui hantent l’ordinaire. Les personnages émergeant du vide, la subtile précision du trait, la couleur parcimonieuse mais posée juste, provoquent un sentiment d’apparition. Dans leur limpidité, les portraits de JK drainent l’évidence trouble des êtres, la prégnance d’inconscients charnels, l’imminence des pulsions irrésistibles voisines d’interdits irrévocables. JK ne fait pas dans la dentelle et cependant ses figures sont étrangement évanescentes. Son travail tient dans le paradoxe de tout laisser surgir sans rien vraiment citer : un chuchotement des recoins du désir hors du temps et des règles. Ses images pour atteindre l’évidence de leur naturel troublant on fait l’objet d’un patient travail d’adaptation et de fondu des formes. Les corps sont doucement étirés, infléchis ou légèrement tronqués. C’est dans l’allégement furtif et constant de la figure, au départ frustre voire délibrément grossière que ce façonne l’art de JK. Encore le paradoxe de la forme au service du sens. Quand JK opte pour les volumes la réalisation se fait plus mutine. Alors il travaille une échelle réduite qui offre à l’objet une monumentalité étonnante ou il accuse l’effet de matière qui s’épanouit dans une fastueuse attraction/répulsion. Si l’œuvre de JK nous parle autant c’est qu’elle pointe avec une grâce légère les désirs secrets et les interdits, deux territoires lourd de silence.
M G-V
LE MONDE | 21.04.04 | 14h30
Lyon : Un artiste n'ayant jusque-là que peu exposé, et dans des lieux plutôt discrets, se trouve d'un coup bénéficier de deux grandes salles d'un grand musée d'art contemporain : le cas n'est pas fréquent. Il l'est d'autant moins quand les uvres sont, par les sujets, les formats et les techniques, parfaitement déconcertantes. C'est que Jackie Kayser pratique dessin et sculpture à sa manière. Pour le dessin, il lui faut des carrés de 272 cm de côté, où il travaille au crayon avec des rehauts de couleur. Pour la sculpture, il lui faut un cheval ou un chien empaillés et des figures humaines grandeur nature, habillées et mutilées. Ces sculptures sont, le plus souvent, liées aux dessins, qu'elles matérialisent.
Cet ensemble a commencé en 1999, alors que Kayser approchait de la cinquantaine. Il a dessiné une petite fille, puis placé entre ses mains un rôti de buf d'à peu près un mètre de long. Puis sont venus le cheval qui joue au cerceau, un mannequin féminin avec un lys, un bébé à barbe qui ressemble à l'artiste et Monsieur M, épouvantable créature androgyne, sans bras, hydrocéphale et aux yeux exorbités. Kayser veut en faire le héros d'un film d'animation intégralement en imagerie virtuelle. Pour l'instant, il n'en a produit que quelques minutes, qui passent en boucle tout près du cheval - le vrai, le mort - qu'il a placé sur le dos, les pattes en l'air. Pour qu'il ait l'air plus humain, il a rapproché ses beaux yeux de verre et lui a donné de longs cils. Il lui a aussi attribué un membre considérable et très visible. Les allusions sexuelles sont d'ailleurs l'une des constantes de Kayser.
Mais elles sont, comme l'ensemble de ses uvres, d'une tonalité particulière. En apparence, elles sont macabres : des crânes flottent dans l'air et les chairs s'effacent pour laisser à nu le squelette. Mais le tragique glisse au burlesque : le mort vivant se lave les pieds dans une cuvette. L'idée aurait plu à Félicien Rops, auquel Kayser rend hommage en passant.
Est-il symboliste ? De temps en temps. Surréaliste ? Légèrement, du côté de Bellmer. Comme lui, il laisse l'image se construire à partir d'obsessions personnelles et d'observations fortuites, dont il peut ne rien rester, rien d'identifiable dans le dessin achevé. Le crayon suit, avec une remarquable légèreté, les inflexions de la forme en train de se constituer sur le blanc de la feuille.
Que Kayser puisse montrer ses travaux, qu'une galerie en présente d'autres simultanément, ces faits sont autant d'indices d'un mouvement qui, longtemps, a été mieux perceptible en Allemagne ou en Grande-Bretagne, la réapparition de l'imaginaire. Proscrits depuis les années 1960, l'onirisme et l'automatisme s'expriment à nouveau. Le subjectif, l'autobiographique, l'imprévisible reviennent au premier plan au moment où achèvent de s'épuiser les systèmes issus du minimal et du conceptuel. Il a fallu cette lente révolution pour que les dessins de Kayser puissent surgir et faire éclater leur grotesque troublant.
Philippe Dagen